Au fait, je ne vous avez pas dit...
La famille de Gaspard a débarqué à Sydney, et nous avons été conviés à une sortie culturelle à la ferme de Tobruk, à 2h de
la ville, une ancienne cattle station reconvertie au tourisme. Nous allions y vivre un concentré d'Australie : accueil par un « cow-boy à cheval » (je cite la
description de la brochure), dégustation du traditionnel pain « Damper » et du thé « Billy », démonstration de tonte de mouton, repas « du bush » et
pour finir initiation au maniement du fouet et du boomerang.
Nous, le folklore australien, ce n'est pas vraiment notre tasse de thé, mais le programme était alléchant et nous mourrions
d'impatience de voir le très spontané accueil du cow-boy à cheval.
Nous n'avons été déçu à aucun point de vue. A peine entrés sur la propriété nous avons effectivement vu un cow-boy débarquer de
nulle part et galoper en jouant du fouet à coté du car...! Quant à la cattle, elle avait gardé son esprit d'antan, avec plus de fleurs et moins de bazar, tourisme oblige.
Nous nous sommes assis autour d'un feu de camp pour assister à la préparation du thé et la sortie du pain Damper cuit au feu
de bois. Une fois sorti de sa marmite en fonte, le fameux pain n'avait rien de la boule campagnarde de la boulangerie du coin. Il ressemblait plutôt à une grosse pierre cramée.
Après avoir tapé dessus pour enlever le charbon et la farine autour, notre cow-boy l'a emmené au stand dégustation. Une fois découpé en morceau et nappé de sirop d'érable, à part le poids, ça
n'avait plus rien du morceau de caillou...c'était même plutôt « yummy »! Quant au thé, ma foi, il était bon. En fait, c'est un thé noir classique. Sa particularité c'est le goût fumé
qu'apporte la préparation au feu, ainsi que l'ustensile utilisé, la théière du bush nommée « Billy », un simple pot de fer muni d'un bec, d'un couvercle et d'une anse.
Après cette introduction gastronomique, nous avons assisté à une démonstration de rassemblement de mouton à cheval, et là
les chiens de bergers (appelés « kelpies ») nous en ont bouché un coin. Ces chiens là ont ça dans le sang, je ne vois pas d'autres explication à leur zèle sans faille. Tantôt
montés sur la croupe du cheval, tantôt en train de mordre les mollets des moutons, tantôt en train de leur marcher dessus, ils ont réussi en l'espace de quelques minutes à rassembler les bêtes
éparpillées dans le champ, les faire entrer dans le corral et les trier.
Le plus bluffant, c'est leur technique pour faire avancer les bestiaux dans le couloir de triage : le chien court sur le dos
des moutons qui, un peu effrayés, se tassent dans le fond. Il leur suffit de renouveler l'opération deux ou trois fois, en alternant avec des morsures de mollets pour obtenir un belle
file de moutons compactés, prêts pour la tonte.
Dans l'absolu, c'était un spectacle un peu triste car ce sont quelques êtres plus malins qui exploitent les faiblesses du grand
nombre, en l'occurrence l'instinct grégaire, le manque d'intelligence et la peur du mouton.
Finalement, nous sommes entrés dans l'arène, un hangar de tonte entièrement en bois, quasi d'époque, à ceci près qu'il y avait des
gradins et une estrade sur laquelle trainait négligemment toute l'histoire de la tonte sous forme d'outils.
D'après les explications de notre homme à chapeau, la tonte s'avère être à la fois un art et un sport en Australie.
Un art car la chose est délicate à la fois pour le mouton et le tondeur. Ce dernier doit porter un pantalon de toile épaisse et des chaussures renforcées pour se protéger des coupures (avant
c'était de charmants petits chaussons de laine bouillie). Le maniement du rasoir doit être extrêmement précis pour ne pas écorcher le mouton ou endommager la toison.
Là où ça devient un sport, c'est qu'il faut en avoir dans les bras, le dos et les jambes pour maintenir et tondre des dizaines de
moutons à la chaîne. Sans compter qu'il faut être compétitif : plus un tondeur sera rapide, mieux il gagnera sa vie et surtout plus il sera adulé de ses pairs et de toute la région. Les meilleurs
tondeurs sont des fiertés locales, des légendes vivantes dont le dernier chronométrage fera la une des gazettes. On a même appris qu'il y avait des championnats de tonte. Celui qui
détient le record en ce moment est Dwayne Black : il tond un mouton en 45secondes.
Après cet introduction au tondage, un des moutons s'est trouvé embarqué pour la démonstration. Je les soupçonne d'en avoir
sélectionné un particulièrement paisible, car il s'est laissé assoir les fesses par terre, la tête coincée entre les jambes du tondeur, les quatre pattes tendues vers l'auditoire sans
broncher. L'effeuillage a commencé dans un vrombissement (car ça a beau être ancestral, le rasoir électrique a remplacé le ciseau de tonte) : la toison de la tête, puis du cou a commencé à
s'affaisser lentement et arrivé au corps ça a commencé à mal tourner pour le mouton. Le cow-boy s'est tourné vers l'assistance et a demandé : « Does somebody want to give it a
try? ».
Par estrado-phobie et par peur de blesser quelqu'un (moi-même ou le mouton), je ne me suis pas porté volontaire. Mais apparemment
tout le monde n'a pas eu les mêmes scrupules, car la pauvre bête est passé entre « les lames » de tous les gamins surexcités du groupe.
La toison obtenue, un peu chaotique, a été lancé au dessus d'une genre de tamis, la débarrassant de tous les morceaux détachés, puis
on nous a expliqué qu'elle serait trié en fonction de sa qualité puis compactée en ballot carré de 100kg pour être emmenée dans les lieux de transformation. Nous avons ensuite pu nous
approcher et tâter la laine, étonnamment douce et grasse.
C'est donc les mains pleines de lanoline que nous nous sommes approchés du buffet. Puis, après de bonnes grillades et des
biscuits secs à se casser les dents (des « Anzac biscuits », nommés ainsi en hommage aux soldats australiens qui se sont battus contre les japonais, sûrement pour montrer à
tous comment la guerre était dure), nous sommes passés à la pratique. Notre cow-boy (appellons-le Terry, ça sera plus simple), Terry nous a fait une démonstration de tournoiement et claquement de fouet et j'ai réalisé que ça n'avait rien à voir avec la gymnastique rythmique avec un ruban comme je
faisais en CM2.
Déjà, il faut porter des lunettes des protections, ce qui en dit long sur le risque potentiel. Ensuite, la technique pour faire
claquer le fouet est loin d'être facile à maîtriser. Terry nous a fait tester la « figure la plus simple », pas celle où le fouet tournoie en claquant au dessus de la tête, mais
celle où il reste parallèle au corps.
Quand Terry le fait ça a l'air ultra simple, mais une fois la chose dans les mains c'est une autre paire de manche. Le manche il
faut le tenir dans la main droite, bras le long du corps, pointe du fouet qui s'étale derrière dans l'alignement du manche. Ensuite, il faut relever le bras à la verticale pas trop vite. Arrivés
au zénith, il faut rabattre le fouet au sol d'un coup sec, sans toutefois se déboîter l'épaule, et en gardant le coude souple. Et normalement ça fait un claquement sec comme un coup de
tonnerre.
Et là, je me suis découvert un talent caché. Au bout de la dixième ou quinzième tentative, alors que la plupart
avait le fouet mou ou transformait la démo en séance d'auto-flagellation, j'ai réussi à faire sortir le fameux bruit de mon fouet! Ça s'est même reproduit plusieurs fois.
Le lancer de boomerang a été beaucoup moins glorieux. Je suis une quiche en lancée quelque soit l'objet ou la technique : cailloux
pour ricochet, javelot, stylo, ballon...et maintenant je peux ajouter le boomerang à la liste. J'ai eu beau suivre les instructions, le prendre comme un revolver, le poser avec le bon
angle sur mon épaule et le projeter devant moi, il s'est écrasé misérablement à cinq mètres de mes pieds, sans décrire la belle et longue courbe qui se doit.
Cela dit, j'ai appris des choses sur le boomerang. Par exemple qu'il existe plusieurs types de boomerang et qu'ils ne reviennent pas
tous à l'envoyeur. Le returning boomerang était utilisé par les aborigènes comme jeu d'adresse et faisait l'objet de concours de lancers. L'autre type de boomerang plus lourd et
moins courbé, appellé « killing stick » était une arme de chasse. Il était lancé en direction des oiseaux soit pour les atteindre directement soit pour les effrayer et
les précipitant dans un filet posés au préalable dans l'arbre.
Dans tous les cas, cet objet lancé en pleine vitesse peut être dangereux. Enfin, tant que ce sera moi qui l'aura dans les
mains, une chose est sûre : personne ne rsiquera rien.